Le regard de la gérante - L’épargne japonaise au service de la croissance ?

Perspectives Économiques et Financières

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Après des mois de spéculation sur le sujet, le gouvernement Takaichi a annoncé fin juin un plan de croissance et d’investissements publics et privés de très grande ampleur, prévoyant des investissements massifs de 370 000 Mds¥ (2 300 Mds$) sur quatorze ans, consacrés à dix-sept domaines stratégiques.

Evolution du taux à 10 ans japonaisFace à ces dépenses, aucune indication claire sur les sources publiques de financement n’a été apportée. En revanche, le gouvernement a indiqué vouloir que la BoJ (Banque du Japon) accompagne ce plan en s’abstenant de poursuivre le relèvement de ses taux. Du point de vue des marchés, il s’agit d’une menace pour l’indépendance de l’institution, alors que le yen souffre déjà des tensions inflationnistes dans l’archipel. Il n’en fallait pas davantage pour que les taux souverains japonais entament une nouvelle phase haussière : le 9 juillet, le taux à 10 ans a culminé à 2,90 %, un plus haut de quarante ans, tandis que le 30 ans a dépassé les 4 %, à 4,08 %. Le yen atteignait un plus bas à 162,5¥ pour un dollar américain.

Face à la réaction des marchés, le ministre de l’Économie est intervenu pour rappeler l’importance de l’indépendance de la BoJ dans son engagement à assurer une inflation stable et contenue. La ministre des Finances, Satsuki Katayama, est venue en renfort dès le 10 juillet, déclarant vouloir davantage orienter l’épargne retraite japonaise vers les actifs domestiques grâce à des mesures incitatives. Le Premier ministre a confirmé à son tour que la promotion des investissements domestiques était nécessaire pour que les ménages recueillent les justes fruits des efforts entrepris en faveur de la croissance. Ces déclarations d’intention ont permis d’apaiser les marchés des changes et obligataire : le yen est remonté à 161,3 pour un dollar, le taux à 10 ans est descendu à 2,69 % et celui à 30 ans est repassé sous les 4 %, à 3,73 % au plus bas le 15 juillet, avant de repartir à la hausse à la faveur de la nouvelle escalade au Moyen-Orient et du franchissement du seuil des 100 dollars le baril du pétrole.

Dans quelle mesure l’épargne retraite du Japon peut-elle être redirigée vers les actifs japonais, et en particulier, vers la dette souveraine ? Le plus gros fonds de pension japonais, le GPIF (Government Pension Investment Fund) obéit à une politique de gestion définie tous les cinq ans. Depuis 2025, la part cible allouée aux obligations domestiques est fixée à 25 %, assortie d’une marge de plus ou moins 6 %, l’allocation effective ressortant à 26,9 % en mars 2026. Si le cadre d’allocation peut être modifié avant son terme en cas de changement de l’environnement de marché, sa mise en œuvre prendrait plusieurs mois. Il n’empêche qu’avec 298 000 Mds¥ sous gestion, mobiliser ne serait-ce qu’un point supplémentaire de la déviation autorisée conduirait à des achats de l’ordre de 18 Mds$, arbitrés contre des obligations étrangères. La concrétisation de tels mouvements demeure incertaine, mais elle contribuerait à absorber une offre abondante d’obligations souveraines, à contenir la hausse des taux et à soutenir un yen qui ne cesse de se déprécier malgré les interventions de la BoJ sur le marché des changes. Le corollaire se traduirait par une moindre demande, voire des ventes d’obligations internationales, exerçant une pression haussière sur les taux dans un contexte où l’offre reste, là aussi, abondante. Déjà, le GPIF annonce l’augmentation de ses investissements alternatifs domestiques.

L’épargne nippone constitue de longue date un pourvoyeur structurel de capitaux pour les marchés obligataires américains et européens, et son éventuel repli constituerait un facteur technique supplémentaire haussier pour les taux longs européens et américains déjà affectés par les pressions inflationnistes.

Rédigé par

Yaël KABLA
Gérante Mandats Taux