Focus - L'intelligence artificielle argentique

Perspectives Économiques et Financières

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Dans le cadre de nos perspectives économiques et financières de novembre, portant sur la question des enjeux de souveraineté, 3 secteurs au travers desquels la quête de souveraineté des États s’exprimait spécifiquement ont été identifiés lors de nos travaux, à savoir l’intelligence artificielle (IA) agentique, le spatial et le nucléaire. Pour ce second focus, cap sur le secteur de l’IA agentique.

« Celui qui possédera le plus vaste écosystème d’intelligence artificielle fixera les normes mondiales en matière d’IA et en tirera d’importants avantages économiques et militaires. »

Maison Blanche, 23 juillet 2025

Dans un environnement mondial de compétition accrue où l’on observe une hausse de la conflictualité, la course à l’innovation est un enjeu critique pour les États dans l’objectif de renforcer leurs avantages concurrentiels et sauvegarder leur souveraineté économique. C’est dans ce cadre que le développement de l’Intelligence Artificielle s’inscrit.

Aux États-Unis, la stratégie de l’administration américaine vise à faire de l’IA américaine la référence mondiale pour s’assurer que ni eux-mêmes, ni leurs alliés ne se retrouvent dans une situation de dépendance à une IA d’un pays non coopératif. Dans cet objectif, le plan présenté en juillet 2025 prévoit de faciliter la diffusion de l’innovation en enlevant les contraintes réglementaires, de faciliter l’émergence de l’infrastructure physique (usines de fabrication de puces, infrastructure énergétique, raccourcissement des délais d’autorisation de construction), d’exporter l’IA américaine (matériel, modèle, logiciel …) pour en faire un standard et de contenir l’émergence de l’IA des pays non coopératifs à travers des restrictions à l’exportation de composants et logiciels critiques.

En Europe, le « Plan d’action pour le continent de l’IA » de la Commission Européenne présenté le 9 avril 2025 prévoit d’intégrer la technologie pour rester compétitif, sous réserve qu’elle réponde aux exigences européennes. Dans cette perspective, le plan prévoit de mettre un cadre réglementaire pour s’assurer de l’alignement de l’IA avec les valeurs européennes, de faciliter l’émergence de l’infrastructure (centres de données, infrastructure énergétique, raccourcissement des délais d’autorisation de construction), de faciliter l’accès à des bases de données communes, de favoriser l’émergence et l’utilisation de modèles européens, et de favoriser la diffusion de la technologie sur certains secteurs clés européens pour maintenir leur compétitivité (aéronautique, agriculture, biotechnologie, santé, énergie, robotique,  automobile …).

Ces stratégies se confrontent aujourd’hui aux défis de la mise en place des infrastructures nécessaires, des besoins de financements associés et de leur rentabilité au regard des applications réelles de cet IA.

Sur les douze derniers mois, les principaux acteurs de l’infrastructure informatique Cloud ont investi des montants très importants, près de 400Mds$. Cette dynamique de dépenses continue d’accélérer avec l’annonce en septembre du contrat entre Oracle et OpenAi pour 300 Mds $, avec de nouvelles hausses prévues par les principaux acteurs américains (Microsoft, Meta, Oracle, Alphabet, Amazon) pour 2026.

Ces investissements impliquent en miroir d’importants besoins de financements. Ces financements sont initiés par les grandes entreprises privées, les États favorisant surtout l’émergence d’un écosystème. La multiplication des prises de participation croisées et des émissions obligataires pour répondre aux besoins de financement interrogent sur la soutenabilité des dépenses.

Au-delà, la question porte sur la diffusion d’applications réelles et le retour sur investissement du déploiement de la technologie IA. 

Schématiquement, nous distinguons à ce stade deux catégories d’usages de l’IA.

  1. Les usages de raisonnement simple : des cas d’utilisations simples à diffusion très large, mais avec une autonomie limitée.
     

    Pour certaines de ces applications, des impacts sont déjà visibles sur certains secteurs, avec l’annonce de Microsoft de près de 500 millions de $ d’économies en 2024 dans ses centres de support client, ou encore la communication de Salesforce de gain de productivité de 30% en 2024 chez ses ingénieurs logiciels.

  2. Les usages de raisonnement complexe dans la santé, la cybersécurité ou encore la défense, avec un besoin d’amélioration des capacités de raisonnement des grands modèles de langage (LLMs) (et donc des dépenses d’infrastructure) pour s’étendre sur des cas d’usage plus complexes et des secteurs plus stratégiques, y compris des objets physiques (robots humanoïdes, chaînes de production, véhicules intelligents, drones autonomes) au risque d’accélérer l’automatisation des tâches au-delà des métiers des services.

Cette quête de souveraineté dans le développement de l’IA est toutefois dépendante des acteurs privés. Au cœur du fonctionnement de l’IA agentique reposent les grands modèles de langage qui sont pour l’essentiel liés à quelques acteurs privés, essentiellement américains ou chinois. L’évolution de l’IA agentique, reflet de la sophistication des modèles IA qui l’alimentent (et des besoins en infrastructures pour la formation des modèles en conséquence), cristallise les enjeux autour de la suprématie technologique entre la Chine et les États-Unis.

Ainsi, de l’infrastructure aux logiciels, l’univers d’investissement autour de l’IA oscille entre opportunités et vigilances : 

Vigilance sur l’infrastructure physique, avec la poursuite de l’accélération des dépenses alors que les retours sur investissement ne sont pas encore visibles et que les besoins de financement sont élevés dans un contexte de tension sur le marché du crédit.

Opportunités sur des nœuds critiques dans l’infrastructure logicielle qui devraient bénéficier du déploiement des applications IA (base de données, orchestration de la donnée, observabilité, gestion des données en temps réel, cybersécurité …).

Vigilance sur la partie logicielle, en lien avec la capacité d’adaptation des entreprises de logiciel applicatif face à des modèles d’affaires perturbés par l’arrivée de nouveaux entrants, des modèles de facturation remis en cause et un risque de désintermédiation par l’IA agentique.

Nous vous donnons rendez vous très bientôt pour notre dernier focus consacré au Spatial.