Le regard de l'analyste - Quand la défense rencontre l’ESG : naissance d’un nouveau paradigme d’investissement
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La montée des tensions géopolitiques et l’augmentation rapide des budgets militaires ces dernières années ont replacé la défense au cœur des priorités étatiques.

Pour les investisseurs, cette évolution crée un paradoxe : comment répondre à la demande croissante de financement tout en respectant les engagements ESG, notamment en matière de droits humains et de conduite responsable ? C’est dans ce contexte qu’un groupe d’investisseurs (européens à l’origine, puis internationaux) a lancé une initiative visant à définir des orientations pour intégrer des normes ESG dans les investissements liés à la défense.
Annoncés en novembre 2025 sous le nom de « Principles for Responsible Defence Investmen »t (PRDI), ces lignes directrices auraient depuis été rebaptisées au cours du premier trimestre 2026 sous le nom de « Guidance for Responsible Investment in Defencerelated companies » (GRID). Cette nouvelle appellation vise très probablement à éviter toute confusion avec les « Principles for Responsible Investment » (PRI), dont l’influence et la notoriété dans le monde de l’investissement responsable sont telles que l’usage du terme “Principes” risquait de créer un amalgame entre les deux initiatives, alors même que leurs périmètres et leurs objectifs diffèrent profondément.
Au-delà du changement de nom, le GRID marque surtout une évolution dans l’ambition et le périmètre de l’initiative. Selon les premières indications communiquées par « Church Commissioners for England», l’un des investisseurs impliqués dans ce groupe de travail, le futur cadre ne cherchera pas à établir une liste d’activités acceptables ou non, ni à fixer des seuils de chiffre d’affaires liés à la défense. L’objectif est plutôt de se focaliser sur « l’usage et le mésusage en aval, ainsi que sur les aspects opérationnels qui y sont liés ». Autrement dit, cela inclut notamment :
- La conformité des activités de conception et de fabrication avec le droit international humanitaire ;
- Les procédures d’exportation et de vente ;
- L’identification et l’évaluation des clients finaux ;
- La capacité des entreprises à prévenir ou atténuer les risques d’utilisation abusive.
Ainsi, l’objectif du GRID n’est pas de créer une nouvelle « taxonomie défense », mais de proposer un cadre d’analyse applicable également aux entreprises non spécialisées dans la défense mais commercialisant des technologies à double usage (tech, IA, spatial, cybersécurité…). Dans un contexte où la frontière entre innovations civiles et capacités militaires s’estompe rapidement, cette approche transversale devient essentielle. Elle reflète une réalité industrielle désormais bien établie : de nombreuses avancées stratégiques émergent du secteur civil, dont les produits peuvent être détournés ou intégrés dans des systèmes militaires. Les exemples sont nombreux : des drones commerciaux initialement conçus pour l’inspection d’infrastructures sont aujourd’hui utilisés pour l’observation tactique, tandis que les imprimantes 3D, pensées pour le prototypage rapide, permettent la fabrication de composants d’armes ou de pièces critiques sur le terrain. Cette porosité croissante entre sphères civiles et militaires s’explique par la vitesse d’innovation du secteur privé, la baisse des coûts technologiques, la facilité d’intégration dans des systèmes militaires et le rôle central des technologies numériques et de l’IA. Comme développé dans nos Perspectives Economiques et Financières, le caractère moins coopératif, plus conflictuel et plus politique du monde se traduit par une recherche accrue de souveraineté qui s’articule autour des secteurs stratégiques, dont la défense fait naturellement partie.
Par ailleurs, le GRID s’inscrit dans un mouvement plus vaste de normalisation de l’investissement dans la défense. Les régulateurs européens et britanniques ont eux aussi précisé que le secteur n'était pas intrinsèquement incompatible avec l'investissement durable. Dans sa proposition officielle concernant la révision de SFDR, la Commission européenne reconnaît explicitement l’importance du secteur de la défense dans les priorités stratégiques de l'UE. Dans un contexte géopolitique tendu, la défense peut contribuer à des objectifs sociétaux tels que la sécurité, la stabilité et la protection des populations civiles. OutreManche, la position de la FCA est similaire : dans le cadre de la réforme du « Sustainability Disclosure Requirements » (SDR), la défense n’est pas exclue des catégories d’investissement durable.
La position désormais assumée des régulateurs entérine un véritable principe de réalité : dans un contexte géopolitique plus tendu, la défense peut, et doit être financée de manière responsable. Cette reconnaissance institutionnelle contribue à réduire le risque réputationnel pour les investisseurs et transforme en profondeur la manière d’appréhender le secteur. Longtemps exclue ou marginalisée dans les politiques ESG, la défense apparaît désormais comme un secteur nécessitant des outils d’analyse adaptés plutôt qu’un rejet systématique. Dans cette perspective, le GRID pourrait devenir un levier d’engagement structurant. En définissant des attentes claires en matière de transparence, de gouvernance et de gestion des risques, il offrirait aux investisseurs une base solide pour dialoguer avec les entreprises du secteur et orienter leurs pratiques. Une version de consultation est attendue dans les prochains mois, avant une adoption finale prévue d’ici la fin de l’année. Si le GRID s’impose comme un référentiel reconnu, il pourrait constituer une étape majeure vers une intégration plus mature, plus nuancée et plus réaliste de la défense dans les stratégies d’investissement durable. Une analyse ESG qui ne s’abstrait pas du monde tel qu’il est, mais qui s’y adapte pour mieux en maîtriser les risques.
Rédigé par
Andréa LEMAIRE-SUAU
Analyste financier et extra financier
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