Le regard du gérant - Le détroit d’Ormuz, nouveau point de fragilité stratégique pour la chimie

Le Point de vue de l'expert

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La fermeture du détroit d’Ormuz, dans le contexte de la guerre en Iran, crée une nouvelle perturbation majeure pour l’industrie chimique mondiale. Déjà fragilisé par la pandémie, la crise énergétique de 2022 et la pression des surcapacités asiatiques, le secteur voit à nouveau ses chaînes d’approvisionnement menacées par l’arrêt d’un passage essentiel pour les flux pétrochimiques du Golfe.

Le Moyen Orient occupe une place déterminante dans la chimie de base, il assure près de 50 % du soufre mondial, plus d’un tiers du méthanol, 23 % de l’ammoniac, ainsi que des parts importantes de polyoléfines (15 % du polyéthylène et 9 % du polypropylène). La fermeture d’Ormuz bloque ou ralentit fortement ces flux, ce qui entraîne des effets immédiats en Asie. En Chine, au Japon, en Corée du Sud ou à Taïwan, plusieurs producteurs ont réduit leurs capacités ou déclaré la force majeure, faute de naphta ou de matières premières adaptées. Les raffineries de la région, très dépendantes de la qualité spécifique du pétrole du Golfe, ne peuvent pas facilement substituer leurs approvisionnements. En Europe, l’impact est pour l’instant plus limité, notamment en Allemagne, dont la dépendance directe au Golfe est moindre. Les autorités n’observent pas encore de pénuries, mais les industriels rapportent déjà des tensions croissantes sur certains produits comme l’hélium, le soufre ou les résines. Certains estiment que, si la situation perdure, des arrêts de production pourraient intervenir dans les semaines à venir, en particulier dans la chimie fine, fortement dépendante des intrants asiatiques. L’hélium constitue un point de fragilité majeur. Le Qatar, qui fournit environ un tiers de la production mondiale, a dû arrêter une partie de ses installations après les frappes sur le site de production Ras Laffan. Plusieurs centaines de conteneurs spécialisés étant immobilisés dans ou autour du détroit, la redistribution mondiale du gaz est désormais perturbée. L’hélium est indispensable aux semi-conducteurs, aux IRM et à certaines applications industrielles, ce qui rend tout ralentissement particulièrement sensible.

Les engrais représentent un second foyer d’inquiétude. Environ un tiers du commerce mondial d’urée, d’ammoniac et de soufre transite par Ormuz. L’absence d’alternative logistique viable entraîne une hausse des prix et un risque de tension pour les pays dépendants, avec des conséquences possibles sur les coûts agricoles et, par ricochet, sur les prix alimentaires. 

La hausse simultanée du coût du méthanol, du polyéthylène et du polypropylène commence également à toucher les utilisateurs finaux : plasturgie, emballage, cosmétiques, biens de consommation. Pour l’instant, les entreprises tentent de répercuter ou d’absorber ces hausses ou d’améliorer leur productivité, mais préviennent que la situation deviendra critique si le conflit se prolonge. 

Dans ce contexte, certains acteurs européens apparaissent mieux positionnés. Le recul des capacités asiatiques pourrait profiter aux entreprises dotées d’une forte intégration verticale ou d’une grande flexibilité industrielle. Des groupes comme BASF disposent d’outils de production capables de s’adapter à différentes matières premières, d’un modèle intégré qui sécurise les flux internes, ainsi que d’une fonction de trading permettant de stabiliser leurs approvisionnements. 

Au delà de l’impact immédiat, cette crise met en évidence la vulnérabilité persistante des chaînes d’approvisionnement européennes que nous décrivons dans le cadre de nos Perspectives Economiques et Financières. Malgré les efforts de diversification engagés après la guerre en Ukraine, l’industrie reste dépendante d’intrants importés de régions instables. La sécurisation future du secteur passe désormais par une accélération de la décarbonation : électrification des procédés, développement de l’hydrogène bas carbone, et amélioration de l’efficacité énergétique. Si l’Europe n’est pas encore confrontée à une pénurie généralisée, les tensions s’accumulent et la situation pourrait rapidement se dégrader si le conflit s’inscrit dans la durée.

Rédigé par

Thomas THIROUIN
Gérant OPC Actions Européennes