Le regard de l'analyste - Lithium chilien : L'accord SQM-Codelco comme pivot de la nouvelle doctrine de gouvernance

Perspectives Économiques et Financières

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Paradoxalement, le destin de SQM (Sociedad Quimica y Minr de Chile) ne s'est pas joué au bord de ses bassins de lithium, mais dans les galeries épuisées des mines de cuivre de Codelco, le géant étatique Chilien, autrefois joyau de la couronne et moteur du budget national.

Confronté à une baisse structurelle de ses teneurs en minerai, à une hausse de ses coûts opérationnels, et à un endettement dépassant les 20 Mds$, Codelco fait face à un défi de refinancement majeur. Dans ce contexte, l’État Chilien a identifié le Salar d’Atacama comme un levier stratégique de désendettement et de diversification budgétaire. 

Le Salar d’Atacama se distingue par ses caractéristiques géophysiques qui le placent au premier quartile de la courbe des coûts mondiaux. Sa concentration importante en lithium, combinée à un taux d'évaporation solaire parmi les plus élevés au monde, permet une extraction à faible intensité énergétique par rapport aux projets de roche dure (spodumène). En s'appuyant sur des infrastructures déjà amorties, des opérateurs comme SQM, Albemarle ou Arcadium y génèrent des marges opérationnelles robustes. La « Stratégie Nationale du Lithium », initiée en avril 2023, marque la volonté de Santiago de capturer une part accrue de la rente minière pour compenser l'érosion des revenus du cuivre, et cela, sans solliciter de nouveaux investissements directs de la part du Trésor public. 

L’accord finalisé en mai 2024 formalise une transition vers un modèle de partenariat public-privé asymétrique. SQM, dont la concession arrivait à échéance en 2030, a dû accepter une restructuration de son capital opérationnel. À partir de 2031, une co-entreprise sera établie, dont Codelco détiendra la majorité (50% + 1 action). Ce montage permet à l’État de sécuriser des flux de trésorerie futurs (jusqu’en 2060) tout en déléguant l’expertise opérationnelle et le risque d'exécution à SQM. Ce changement de régime contractuel crée un précédent pour l’ensemble des opérateurs du secteur, signalant une primauté de la souveraineté régalienne sur les droits de concession historiques. 

Cependant, cette réorganisation s’accompagne d’une contrainte technique de rupture : l’imposition de l’Extraction Directe de Lithium (DLE). Ce virage technologique vise à résoudre une équation jusqu'ici insoluble : augmenter significativement les volumes de production pour satisfaire les objectifs financiers de l'État tout en réduisant l'empreinte hydrique. Contrairement à l'évaporation solaire, qui consomme d'énormes quantités d'eau (un processus passif de 12- 24 mois), la DLE permet un cycle industriel rapide où le lithium est sélectivement extrait. L'argument central est la réinjection de la saumure appauvrie dans le salar, censée préserver le bilan hydrique. Cependant, ce passage à l'échelle industrielle constitue un pari. La réinjection n'est pas neutre : elle risque de perturber l'équilibre hydrogéologique millénaire du bassin, d'altérer la chimie des aquifères ou de provoquer des interactions imprévues avec les nappes d'eau douce périphériques. Pour SQM, le risque d'exécution est donc multiplié par l'obligation de livrer une croissance productiviste dans un cadre technique encore expérimental à cette échelle. 

En définitive, cette séquence fait directement écho aux thématiques structurelles développées dans nos Perspectives Économiques et Financières. Elle illustre d'abord le retour en force du Politique, mu par la nécessité d'assurer sa survie budgétaire au travers de la capture de la rente privée. Elle confirme ensuite la volonté de souveraineté sur les ressources critiques, où l'État ne se contente plus de taxer mais souhaite piloter. Enfin, elle matérialise la contrainte ESG comme une des conditions requises pour opérer. Pour l'actionnaire, la thèse d'investissement est remise en question : SQM n'est plus un pur véhicule d'exposition au lithium, mais une quasi-créance politique sur l'État chilien, dont le "coupon" ne sera versé qu'à une double condition : que la technologie tienne ses promesses et que le désert ne s'assèche pas.

Rédigé par

Félix LAROCHE
Analyste financier et extra financier